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Une tentative de réaménagement du territoire temporel. Jérôme Dupeyrat

Le 2 janvier 2008, par appartement/galerie Interface,

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Pierre Huyghe, One Year Celebration : Une tentative de réaménagement du territoire temporel.

One Year Celebration est un projet collectif initié par Pierre Huyghe en 2003 et dont une première version a été produite en 2006. L’artiste avait demandé à des plasticiens, des architectes, des musiciens, des écrivains et des critiques d’art [1], d’imaginer des propositions pour la célébration de jours non encore fêtés de l’année. Il en résulte une exposition collective constituée de 48 posters qui énoncent, tel un calendrier, les nouvelles dates à célébrer. Le projet a été présenté dans une version muséale lors de Celebration Park, exposition de Pierre Huyghe en 2006 au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris et à la Tate Modern à Londres, et il existe également sous la forme d’un livre aux feuillets détachables. [2]

Robert Filliou avait déjà suggéré de son vivant la célébration de l’anniversaire de l’art, tous les 17 janvier. Sa proposition est reprise dans One Year Celebration, où il est aussi question de célébrer le huitième jour de la semaine, la fête des certitudes rationnelles, un jour hors du temps, une journée pour Andy Warhol, une autre pour les lacets de chaussures, pour l’intelligence animal, pour que les parcs du monde entier restent ouverts à tous et à tous moments, etc.

Avec ce projet, Pierre Huyghe produit en quelque sorte « une [nouvelle] carte d’aménagement du territoire temporel [3] ». En effet, les célébrations, les commémorations, les fêtes, les anniversaires, ont notamment pour fonction de structurer notre rapport au temps, en rythmant l’année et en posant les repères d’une grille temporelle. Tout en subvertissant le principe et les règles de la célébration, le projet de Pierre Huyghe implique plus précisément un étirement du temps conjugué à l’impossibilité de son contrôle.

Subversion / dérèglement. Pierre Huyghe et ses acolytes multiplient les repères temporels que sont les célébrations, mais ils en subvertissent le principe. Ils saturent le calendrier de nouvelles propositions alors que les célébrations devraient avoir un caractère exceptionnel, et ils contournent, ou détournent, la valeur religieuse ou historique qu’ont habituellement ces rituels. De plus, les célébrations réunissent normalement des individus autour d’un souvenir qu’ils ont en héritage et qui est un marqueur de leur identité. En cela, la célébration est un processus collectif dans son accomplissement mais aussi dans son avènement, de par le choix que fait une communauté de célébrer ceci ou cela. Or, pour One Year Celebration, ce sont des individus singuliers qui inventent des motifs de célébration et qui les proposent à l’approbation collective. Alors, la célébration n’est plus une fête commémorant une réalité passée ; elle instaure une réalité présente ou à venir et tout en célébrant, elle peut aussi se muer en proposition critique.

Etirement. La succession de célébrations que nous livre Pierre Huyghe n’est pas sans rappeler le principe du Jour sans fin (Harold Ramis, 1993), film dans lequel un homme revit sans cesse la même journée, selon un principe de répétitivité où parviennent néanmoins à s’introduire la différence et la singularité. One Year Celebration propose des actions à réitérer année après année, et laisse entrevoir la perspective d’un état permanent de célébration, qui se dilaterait sans fin dans le temps, tout en prenant chaque jour un visage différent.

Perte de contrôle. One Year Celebration met à l’œuvre une perte de contrôle qui est propre, tout d’abord, au travail collectif : les célébrations n’appartiennent ni uniquement à Pierre Huyghe, qui est le chef d’orchestre du projet mais pas son auteur, ni uniquement à leurs auteurs, qui acceptent de les céder à Pierre Huyghe. Fondamentalement, elles appartiennent au public, et elles sont en cela similaires aux disclaimers que l’artiste proposait sous forme de néons lors de l’exposition Celebration Park (« je ne possède pas le musée d’art moderne, ni l’étoile noire », était l’un deux). Un disclaimer est une déclaration qui donne implicitement l’autorisation de disposer d’une chose n’appartenant pas, paradoxalement, à celui qui la met en circulation. C’est une mise en échec de la propriété intellectuelle et du contrôle de l’auteur sur ce qu’il énonce.

De plus, One Year Celebration implique une autre mise en échec : celle du contrôle qu’entendent exercer le capital (les entreprises) et le pouvoir politique (les gouvernements) sur la gestion du temps humain. En effet, ce projet poursuit les réflexions de l’Association des Temps Libérés [4], dont le but est de développer les temps improductifs. One Year Celebration nous donne 48 occasions d’échapper à l’alternance imposée des temps de travail et de loisir, en nous investissant dans une expérience esthétique et symbolique qui remet en cause la rationalisation productiviste du temps.

En somme, One Year Celebration produit un étirement du temps et implique sa reconfiguration jusqu’à la perte de son contrôle, afin que chacun puisse se le réapproprier de façon personnelle.

Jérôme Dupeyrat

Notes :

[1] R. Filiou, M. Dubbin and A. S. Davidson, J. Baldessari, T. Bilbao and J. Amezcua, E. Mast and C. Busta, P. Joseph, Y. Friedman, H. Fang, Shimabuku, F. Roche, M. Ganzglass, O. Eliasson, R. Tiravanija, J. Millar, D. Gonzalez-Foerster, L. Gillick and G. Kuri, C. Closky, M. Nannucci, F. Tuten, A. Sala, D. Graham, K. Jeong-A, D. Aitken, H. U. Obrist, L. Weiner, J. Aranda, M. Hugonnier, T. Dean, M. Laurette, M. Ohanian, J. Bel, P. Phinthong, B. Achour, A. Vidokle, C. Temerson & I. Rosenfield, P. Golia, A. Mir, P. Elliman, O. Bardin, E. Mari, A. Kurant, J. Scanlan, P. Buzari.

[2] Pierre Huyghe, One Year Celebration, vol.1, Paris, Onestar Press, 2006.

[3] Pierre Huyghe in Hans Ulrich Obrist, « Entretien avec Pierre Huyghe », Celebration Park (cat. d’expo), Paris, éd. Paris Musées, 2006, p.123.

[4] Association loi de 1901 créée par Pierre Huyghe lors de l’exposition Moral Maze en 1995, au Consortium à Dijon. Elle réunit tous les artistes de l’exposition : Angela Bulloch, Maurizio Cattelan, Liam Gillick, Carsten Höller, Dominique Gonzalez-Foerster, Douglas Gordon, Jorge Pardo, Philippe Parreno, Rirkrit Tiravanija et Xavier Veilhan.

 

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