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Anti-monuments Adeline Blanchard

Le 2 janvier 2008, par appartement/galerie Interface,

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Anti-monuments

Entretien avec Jochen Gerz par Adeline Blanchard

À travers son œuvre dans l’espace public, Jochen Gerz développe une réflexion sur la mémoire, ses modes de transmission et de refoulement. Dans Monument contre le Fascisme (Hambourg, 1986), il fait ériger une stèle de 12 m de haut sur laquelle les gens sont invités à signer. Petit à petit et pendant sept années, ce monument s’enfonce dans le sol jusqu’à sa disparition totale, emportant avec lui les signatures. Avec la même radicalité, Gerz réalise un monument invisible, 2146 Pierres – Monument contre le Racisme à Saarbruck entre 1990 et 1993. Au dos des pavés de la place, où siège le Parlement, il grave les noms de tous les cimetières juifs en fonction avant la Seconde Guerre Mondiale en Allemagne. Cette intervention, au départ illégale, sera autorisée plus tard par un vote du Parlement. Récemment, le travail de l’artiste s’oriente plus sensiblement vers l’avenir, notamment avec la Place de la Promesse européenne [1] en cours de réalisation à Bochum (Allemagne), dans le cadre de la Capitale culturelle 2010. Toute personne est invitée à faire une promesse secrète pour l’Europe en l’échange de laquelle son nom sera inscrit ad aeternam sur la place.

Adeline Blanchard : Dans votre travail, vous abordez les thèmes de la mémoire, du passé collectif et national, questionnant l’idée de commémoration. Vous créez ainsi dans Monument contre le Fascisme à Hambourg ou bien Monument Invisible à Saarbruck des « anti-monuments ». Pouvez-vous nous éclairer sur cette notion ?

Jochen Gerz : Le terme « anti-monument » n’est pas de moi mais de James Young, un universitaire de la côte Est des Etats-Unis. Pour moi, le terme monument est dépassé puisque le monument s’érige normalement dans un contexte d’histoire positive. Il « mémorise » un événement remarquable comme une bataille victorieuse par exemple. Lors d’une guerre, il y a des vainqueurs et des vaincus. Parler de sa victoire au milieu de la souffrance des perdants, c’est assez délicat. Si l’on tient compte du XXème siècle, et particulièrement de l’histoire allemande pendant la Seconde Guerre Mondiale, on peut, aujourd’hui, aisément comprendre le sentiment d’être non seulement vaincu mais aussi coupable. Cela remet en cause le terme même de monument. Le rapport habituel d’un individu, voire d’une nation, avec le monument est également perturbé.

AB : Il y a d’ailleurs deux termes, dans la langue allemande, pour désigner le monument : « Denkmal » et « Mahnmal ».

JG : Ces deux mots témoignent du rapport difficile au monument en Allemagne. Le terme « Denkmal » (monument à la mémoire d’un événement positif) ne suffisait plus, dans un contexte d’histoire contemporaine, à désigner le monument. Le « Mahnmal » (monument pour mettre en garde face à un événement néfaste) est un terme apparu dans l’après-guerre. Il se pose en dispositif de prévention et d’alerte par rapport à la résurgence du passé. Le retour d’un passé négatif est une dimension difficile à concevoir en France.

AB : Auriez-vous pu concevoir le même genre de monuments en France ?

JG : Ce serait plus difficile, voire impossible pour moi. Un tel travail ne serait pas perçu comme une oeuvre artistique mais comme un affront fait à l’identité d’une nation par une personne venue de l’étranger.

AB : Dans la lignée de Robert Musil - qui pensait que rien n’est plus invisible que les monuments - vous faites disparaître de façon radicale le Monument contre le Fascisme et vous créez un monument invisible. Pourtant, ce manque à voir déclenche des discussions vives, voire violentes. Comment l’invisible peut-il faire tant parler ?

JG : La mémoire n’est pas dans les pierres, elle ne peut être que dans le vivant. Il faut être vivant pour pouvoir parler de mémoire. Nous sommes les porteurs de mémoire, tout autant que les porteurs de l’oubli. C’est d’ailleurs de l’oubli que surgit la mémoire.

AB : De plus en plus, votre travail se tourne vers l’avenir. L’un de vos projets en cours, La Place de la Promesse européenne, semble aller à l’encontre de la commémoration. Elle conduit à réfléchir à une histoire commune, identitaire et culturelle : l’avenir de l’Europe. La promesse incite à penser au futur et non à commémorer le passé. Pensez-vous pouvoir influencer le regard des sociétés futures sur le passé ?

JG : L’essentiel, c’est de faire du vivant le support de l’art. C’est ce que je m’efforce de faire. Dans le projet de la Place de la Promesse européenne, j’invite les gens à faire une promesse à propos de l’Europe. La promesse est tournée vers l’avenir, mais elle projette aussi, d’une certaine façon, l’Europe dans l’avenir. Par opposition à un certain passéisme, à une critique vaine, je voulais simplement dire que l’Europe n’existe pas encore. On ne peut pas la juger comme une entité achevée puisqu’elle est en devenir. En règle générale, nous nous positionnons plus souvent comme spectateurs que comme acteurs de l’art. Ceci est lié à notre conception de la culture. Ne nous croyant pas capables d’agir, nous nous contentons de critiquer. Ce qui nous manque réellement, c’est la capacité à se considérer comme auteur. Un auteur qui critique son œuvre, c’est autre chose qu’un spectateur qui regarde le « match » des autres. La promesse est un engagement pour le futur. Mais une fois qu’elle est prononcée, elle fait déjà partie du passé. D’un passé assumé, je l’espère.

Atelier Gerz, Ivry-sur-Seine, octobre 2007. Adeline Blanchard

Notes :

[1] Pour participer à ce projet, voir www.pev2010.eu

 

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